La chronique de l'invité du mois : Jennifer's body

La chronique de l’invité du mois : Jennifer’s body

« Hell is a teenage girl » Needy Lesnicky (en voix off à la fin de la scène d’introduction)

Jennifer’s body (2009) raconte les rapports entres deux adolescentes, Jennifer et Needy. À Devil’s Kettle, Jennifer et sa plastique de rêve font fantasmer tous les garçons du lycée. Needy est sa meilleure amie. Elle idolâtre Jennifer jusqu’à la suivre partout. Contrairement à elle, Needy est plutôt réservée sans être laide (un personnage analogue à celui de Carrie (1976, Brian de Palma)). Un soir, elles vont à un concert dans un bar de la ville. Jennifer est instantanément sous le charme du chanteur du groupe. La salle prend feu de façon inexplicable. Les deux protagonistes s’en sortent indemne, mais Jennifer part dans la camionnette du groupe de rock, contrairement au conseil que lui donne son amie. Jennifer est victime d’une cérémonie sacrificielle, mais au lieu de mourir devient une succube.

Le film débute par une scène en montage parallèle qui rappelle la scène d’introduction des Slashers : Black Christmas (1976) et Halloween (1978). Une camera en vue subjective s’avance lentement vers une maison, le soir. Pendant ce temps, Megan Fox scrute l’écran de télévision. Il y a une émission de musculation, qui contraste par son ton humoristique avec la morosité des lieux et la peur naissante d’une attaque nocturne. Megan Fox a le regard vide et fatigué. Les deux premiers plans qui la présente sont de très gros plans caractéristiques du Giallo (Thriller italien, précurseur du Slasher) : le premier est une main qui gratte un bras (maladie ? nervosité ? bouton de moustique ?) et le second est une bouche filmée de face, traversée par une mèche de cheveux. Ces gros plans nous font sentir le personnage avant de nous le montrer. C’est par un travelling vertical que nous découvrons le corps entier de Megan Fox. Ce plan commence sous le lit et rappelle que nous sommes devant un film qui, comme les contes, parle des peurs enfantines. Le plan suivant donne un visage à la vue subjective, par un jeu de perspective de premier et deuxième plan. Ce visage c’est celui d’Amanda Sigfried (Mamma Mia ! (2008) , Alpha Dog (2006)) encapuchonnée, façon Urband Legend (1998). Cette courte scène (où le titre apparaît dans une police d’écriture rose et baroque « façon Sofia Coppola ») contient de nombreuses thématiques qui auront des échos pendant la durée totale du film.

Il est aisé de comprendre que ce film m’a plu, mais cela ne veut pourtant pas dire qu’il n’a pas de défaut. Je ne prendrai pourtant pas le temps de les énumérer, puisqu’il me paraît absurde de vouloir montrer le grotesque comme un défaut dans le contexte d’un conte. Le grotesque faisant partie du genre, son absurdité apparente, n’est jamais qu’une vérité en attente.

Comme je l’ai mis en avant précédemment, les allusions au Giallo et au Slasher sont omniprésentes, de même qu’il y a des allusions à Carrie (1976), Suspiria (1977), aux succubes, femmes vampires chères au défunt réalisateur Jesus Franco ou encore à Twin Peaks (1990-1991) : c’est à dire un cinéma fantastique qui s’étend des années 60 aux années 90. La scène de l’incendie pendant le concert de rock et le lycée rappelle Carrie, de même que les protagonistes sont des femmes. De Suspiria on retient l’organisation secrète, ici le groupe de rock, ainsi que la répétition excessive de leur chanson à l’image de la musique entêtante et effrayante de Suspiria. De Jess Franco, on y trouve des héroïnes fortes vampires ou succubes (Succubus 1968) un érotisme lesbien prononcé. De Twin Peaks, on retient le nom de la ville Devil’s Kettle ainsi que sa cascade mystérieuse, qui porte vers un autre monde. Diablo Cody était le scénariste de Juno (2007) et, comme dans Juno, le centre de l’intrigue tourne autour des rapports entre les protagonistes, le portrait des adolescents.

Et plus que dans Juno, l’association horreur, humour potache, érotisme soft, et regard sociologique indé, ont du mal à bien se mélanger. Les personnages sont traités comme des caricatures et par conséquent ils manquent de profondeur. Pourtant ces défauts pourraient être des qualités dès lors qu’on considère que ce manichéisme est propre aux contes. Jennifer’s body hésite tout le temps entre humour, fantaisie, et portrait sociologique des deux adolescentes. Par conséquent, en tant que spectateur, je me demande tout le long du film si l’humour est volontaire ou involontaire, et si le scénariste ne se moque pas (littéralement) de sa propre histoire. Et puis comment traiter correctement l’identité des personnages quand ils ne sont qu’en deux dimensions ?

Question gore et érotisme ce film ne l’est pas plus qu’un Slasher gentillet des années 80 : donc très peu de gore et pourtant une utilisation un peu gratuite qui donne un aspect presque vulgaire à ces dites scènes. Au fond, ce n’est pas bien grave puisque l’histoire n’a pas de temps mort. En ce qui concerne l’érotisme, il se résume à la présence de Megan Fox (jamais nue, soit dit en passant) qui fait office d’objet érotique. L’apothéose de l’érotisme étant un baiser lesbien en très gros plan (de la pornographie pourrait on presque dire :) ).

Au final, Jennifer’s Body, est un film savoureux pour qui aime les Slashers et Megan Fox. Le film se laisse regarder avec plaisir, sans nous apprendre beaucoup de choses en général. Le principal problème de Jennifer’s Body est qu’il ne fait jamais peur et pire encore, on ne sait jamais quel est l’intention des auteurs. Malgré ses défauts, il fait bon de voir un film commercial à la lisière des univers de Lynch, Franco et Argento.

Laurent Phere