La chronique de l'invité du mois : Kuroneko

La chronique de l’invité du mois : Kuroneko

Amoureuse de l’ombre et de tous ceux qui en font l’éloge, dans mes voyages aux reflets clair – obscur, il m’arrive parfois de tomber sur des perles uniques en leur genre. Le film Kuroneko est de cette trempe, intemporel et à part.

Je vous invite dans une forêt de bambous du Japon, au cœur de la nuit noire, laissez – vous guider.

Black cat (le titre anglais) est un film réalisé par Kaneto Shindo en 1968. L’histoire est basée sur un conte populaire japonais, dit kaibyo, chats – fantômes revenant pour se venger.

Ce qui est frappe dans Kuroneko, c’est sa modernité prononcée, le classicisme du scénario la met d’autant plus en avant. Je ne voudrais pas faire de généralités, mais les réalisateurs japonais sont très forts pour ça, Nagisa Oshima avec Tabou, Takeshi Kitano avec Dolls. Partir des contes et de la tradition japonaise pour mieux révéler un lieu en dehors du temps.

La bande son d’Hikaru Hayashi, les images, le jeu des acteurs étaient très contemporains pour l’époque et le sont restés. Onibaba, un autre conte plein de maléfices, du même réalisateur est aussi dans cette lignée.

Le film est une expérience à part entière, l’atmosphère dans laquelle Kaneto Shindo nous plonge est d’une beauté rare. Ce n’est pas un film d’horreur, un résumé simpliste ou une bande annonce racoleuse en masquerait la subtilité (le trailer que l’on trouve sur internet ne fait pas dans la finesse).

Kuroneko nous convie à une veillée secrète où l’on oscille entre ombre et lumière, voile et opacité.

C’est aussi une chorégraphie finement mise en scène avec des emprunts au No, au Kabuki. La fluidité et la violence des mouvements sont saisies et montées avec audace et vivacité. Je pense aux longs plans de chevauchée au triple galop du personnage masculin, un spectacle radical, du mouvement pur.

Le grain de l’image est époustouflant, toutes les images sont comme poudrées, elles diffusent un charme, une lumière interne à laquelle on ne résiste pas. Les scènes de traversées dans la bambouseraie sont magiques elles aussi, c’est le lieu critique, royaume poétique où tout est ique.

Dans les histoires de fantômes japonais, il n’y a pas de délivrance, le drame passé et la vengeance figent les êtres vivants et les morts dans un lieu où ils vont, viennent et se perdent.

Mais aux confins de la nuit noire, tout n’est peut-être pas perdu.

Je donne le dernier mot à Roberto Juarroz. Poète argentin d’origine, ses poèmes ont la concision et la profondeur des haïkus japonais.

Le cœur de la nuit cherche un asile dans la lumière.

Chaque chose

se réfugie dans son contraire.

C’est ainsi qu’existe ce qui existe.

Si s’annulaient les oppositions,

tout cesserait d’exister.

Emilie Henry, Créatrice de Mad as Adam

Kuroneko : Kaneto Shindo, 1968, DVD édité par The Criterion Collection

Onibaba : Kaneto Shindo, 1964

Triptyque vertical, 2 : Roberto Juarroz