Le monde selon mon canapé : Homère VS HBO

Le monde selon mon canapé : Homère VS HBO

Billet d’(bonne) humeur …

Les USA indépendants n’ont que 200 ans d’histoire, en gros. Pour un empire qui rêve de durer, c’est trop court, il leur manque une assise historico – littéraire. L’inconscient collectif d’un pays a besoin de légendes et de mythes pour cimenter l’esprit de la nation.

Les Grecs avaient Homère, les USA ont HBO …

C’est comme ça que je vois les séries américaines : l’écriture d’un énorme recueil de mythes protéiformes d’un monde en mal d’identité. Hein ? Quoi ? Kékidi ??

Prenons un exemple tout simple (et qui ne l’est pas, forcément, hein ? …) : la ville. Nulle part dans le monde une ville serait le thème, voire le personnage principal d’une série télévisée. Et bien chez les Ricains, si ! Non seulement leur pays est trop grand, trop jeune, trop gros, trop violent, trop tout … Mais surtout ces gens semblent vraiment trop détester la notion d’État central pour s’y reconnaître, donc la ville devient un monde en soi, plus identitaire, plus tribal, une entité unique, vivante, qui naît, qu’il faut nourrir, qui se développe et meurt comme un énorme organisme vivant et indépendant. Oubliant volontairement que leur pays est avant tout un pays rural, les Américains veulent se fondre dans une cité, réelle ou imaginaire. Les USA se rêvent en Italie de la Renaissance avec sa multitude de cités – États, ou encore en Grèce antique où Thèbes faisait la nique à Athènes et où Troie narguait Sparte …

Les USA chérissent leur courte histoire dans de nombreuses séries, ils s’en repaissent, la réécrivent, lui donnent un sens, et surtout la sortent de la médiocrité du réel pour en faire des épopées incroyables, voire des mythes fondateurs qui écraseront ceux de la vieille Europe par KO, et pour cela prenons dans l’ordre les séries : Deadwood, Boardwalk Empire, The Wire, Treme et Battlestar Galactica (et ouais, rien que ça !  …).

Pour ceux qui ne les connaissent pas, et qui n’ont pas la moindre idée de quoi il s’agit, il faudra bien un jour qu’on en parle sérieusement, c’est vrai. Mais en attendant, acceptons ce qui suit après ces deux petits points tout mignons : ces séries sont des bijoux, et chacune dans des domaines très différents, allant du western à la SF. Elles ont toutes bien marché, pour plein de raisons très intéressantes, mais pour moi c’est surtout parce qu’elles offrent une photo de l’Amérique comme elle se rêve, comme elle s’idéalise :

Deadwood (le western trash)

le symbole du rêve américain, la liberté totale. Du chaos, sortie de rien, naît la société de demain. Les premiers pionniers sont des hommes, des vrais, des durs au regard et au colt d’acier. Le message est simple : les USA sont nés dans la force brute et Deadwood symbolise la ville américaine originelle, ses habitants se vouent corps et âme à elle, elle devient peu à peu, au fil des saisons, un organisme autonome où l’on retrouve au cœur de la trame narrative la plupart des fonctions vitales des humains: au début était le saloon (quoi, on ne peut même plus pasticher la Bible ? Non, je dis ça comme ça, mais les Ricains le font en permanence …) où sexe et alcool sont les mamelles de cette ville, puis le bureau du shérif, l’imprimerie, les bains publics, la banque … Et l’auge à cochons de Monsieur Wu (moult personnages y connaissent des enterrements intestinaux). C’est une série très forte où les hommes ne sont rien, et où seule compte la survie de la ville. Les auteurs ne s’y sont pas trompés : la série porte bien le nom du personnage principal

Boardwalk Empire (Borsalino, sulfateuse et Al Capone)

Scorsese aux manettes, Steve Buscemi épatant comme d’habitude, et Atlantic City est encore une adolescente. Cette ville des années 20 s’habille comme une adulte, mais elle manque encore de rigueur, de chasteté et d’expérience. Les truands tiennent la ville, mais maintenant ils s’habillent bien, miment les notables, s’embourgeoisent. Toute la série repose sur une seule question : quel personnage va agrandir son territoire, va accroître ses parts de marché, va investir dans tel ou tel quartier, tenu par telle ou telle communauté … Et la guerre des cités – États peut commencer avec les guerres de gang entre New York et AC, avec Miami … La violence coule encore dans les veines des titans de briques, mais un nouveau dieu fait son entrée : le business.

The Wire (gangrène, mon amour …)

5 saisons qui s’offrent comme les 5 facettes de la même Baltimore à bout de souffle, qui analysent méthodiquement 5 pans des activités principales d’une ville. C’est une série incroyable, aux antipodes des autres séries « policières », le spectaculaire n’existe pas, seule compte l’intensité dramatique ; les personnages principaux d’une saison deviennent secondaires dans une autre, personne n’est important finalement dans cette vaste cité malade, mais tout le monde a un rôle à jouer. Le mal est partout, la corruption importante, le désespoir permanent. Mais alors, qu’est-ce qui a pu rendre cette série aussi puissamment addictive ? Ce serait beaucoup trop long à expliquer ici, mais en résumé quand une saison parlera de la presse, une autre auscultera l’école, une autre encore le milieu ouvrier dans un port … Que des thèmes jamais vraiment approchés ailleurs. Au milieu de tout cela, la police fait de son mieux, mais elle n’a aucun moyen sérieux pour faire face à des trafiquants qui tiennent les bas fonds de la ville comme une sangsue son morceau de chair. Il faut sans cesse refaire les mêmes choses, rien ne s’arrange. Rarement le mythe de Sisyphe n’a trouvé plus belle illustration. La ville est observée sous toutes ses coutures, comme sous un microscope, par des scénaristes aguerris et pas nés de la dernière pluie (D. Lehane, grand romancier « social » actuel, en fait partie, c’est dire la qualité narrative de la chose).

Cette ville manque d’argent, de ce précieux argent qui est la véritable drogue qui sévit à Baltimore. Elle vit à crédit, et le krach se profile.

Treme

Un projet fou cette série ! Après l’ouragan Katrina qui a ravagé la Nouvelle – Orléans, on nous parle de cette ville détruite, et des survivants, ces habitants qui refusent d’abandonner le cadavre encore fumant. Or ici, aucun policier, aucun malfrat digne de ce nom, non … Il y en avait, mais ça, c’était avant la catastrophe. Il n’y pas réellement d’histoire, on ne fait que suivre les vies entrelacées de personnages divers et variés qui ont tout perdu, sauf la musique et l’espoir. Le sang qui irrigue la ville maintenant, ce n’est plus la violence ou l’argent, c’est le courage. Treme est une série envoûtante, musicalement agréable, mais un peu dérangeante aussi : les eaux ont lavé la ville de tous ses pêchés, semble nous dire une petite voix nasillarde en off, ma foi fort désagréable. Les Américains adorent l’idée d’être punis par Dieu, on sent toujours un bon vieux fond de protestantisme masochiste qui s’épanouit à la moindre occasion. Pourquoi suis – je dur avec cette bonne série ? Parce que le message de courage et d’abnégation envoyé au monde est aussi à comprendre comme un avertissement : « si la Terre ne peut abattre notre ville, alors que pouvez-vous contre nous, misérables humains ? Nous ne sommes pas des dieux, mais nous sommes tous des héros ! » (sous – entendu des demi – dieux pour ceux qui ont séché leurs cours de littérature classique dans leur jeunesse …). Or moi, Français lambda, qu’ai – je à leur opposer en guise de héros courageux, de « sur – humain » : Louis la brocante ? Joséphine ange gardien ? L’insipide Jean-Hugues Anglade de « Braquo » ? Non, non, c’est mort … On est fichus ! On n’a même pas de super – héros attitré pour chacune de nos grandes villes, réelles ou pas, alors qu’outre – Atlantique, c’est monnaie courante : Gotham, NY, Métropolis … ont toutes leur protecteur. Moi qui vis à Lille, j’attends encore de voir Super – Chti voler dans les cieux défendre la frite et l’orphelin …

Battlestar Galactica (Star Wars chez les Grecs…)

Oui, oui, on parle bien de la même série, le space opera avec plein de vaisseaux spatiaux et des robots tueurs. Enfin, la même … non, je ne parle pas de la série d’origine avec pattes d’èph’, rouflaquettes et paillettes, mais du remake des années 2000 (entre nous les remakes de séries sont encore très rares, et quasi toujours ratés, ex : « Super Jaimie » spin off de « l’homme qui valait 3 milliards », a donné « Bionic woman » , un bien mauvais souvenir pour les rares qui l’ont vu jusqu’au bout … brrr j’en ai encore des frissons rien que d’en parler). Battlestar est au contraire une réussite incroyable : tout est beau, grand, puissant, tragique comme du Racine. Beaucoup de choses ont déjà été dites sur cette série hors norme, qui parle de l’exode des humains dans l’espace, pourchassés par leurs « enfants » Cylons : saga SF, série de guerre et de religion, histoire de courage et d’abnégation. Oui, Battlestar est une série mystique, où les hommes se tournent vers leurs dieux, vers des messies, des haruspices, des guides et des élus … (je vous en prie, si vous n’avez jamais vu cette série, cessez de suite de lire et allez vite la regarder, vous trouverez enfin un sens à votre médiocre existence de terrien désespérément collé au sol …).

Mais quel rapport avec la ville ??? C’est simple : pour les Américains, on peut détruire le monde, on peut annihiler l’État fédéral, il restera toujours des unités locales capables de s’allier et de se reconstruire. Les USA ont carrément repris à leur compte l’Antiquité fabuleuse, recyclé ce combat de Titans entre les villes grecques, perdues dans le grand vide de la Barbarie. Apollon, Athéna … les protègent de l’autre grande ville qui veut leur mort : Rome (ou les Cylons, c’est kif kif). Cet autre empire, se voulant descendant des Grecs (Enée, prince troyen, aurait fondé la cité aux 7 collines …), veut s’emparer de l’héritage en tuant le père. De nombreux épisodes nous font plus vibrer et trembler pour les carlingues de ces vaisseaux – villes que pour la peau des personnages qui les défendent. Chaque vaisseau de cette flotte hétéroclite est une ville dirigée par la plus puissante : Athènes. Euh … non, le Galactica, héhéhé … Les néo – Grecs fuient les légions de Centurions (et oui, c’est comme ça que s’appellent la 1ere génération de robots cylons). Ils redécouvrent l’agora, les vertus et les limites de la démocratie, l’intrigue devient réellement politique (au sens noble et premier du terme), les Romains robots aussi, ce qui ne va pas être sans conséquence sur leur sérénité … L’univers est vide, seules comptent ces quelques villes volantes qui vont devoir s’allier. Toute rébellion est vouée à l’échec, et de cette union entre humains d’abord, et de la paix faite avec les enfants terribles ensuite, l’humanité pourra renaître et de nouveau espérer régner sur une nouvelle Terre.

Le nouvel Eden sera américain, les USA ont déjà versé des arrhes manifestement … la boucle est bouclée, les villes existeront toujours et seront encore longtemps au cœur du pitch des séries et des scénarios de leurs épisodes.

S’il y a une 3ème Guerre mondiale un jour, un conseil : mieux vaut être américain que chti …

Bertrand Crapez