Le monde selon mon canapé : The big vroum vroum theory

Le monde selon mon canapé : The big vroum vroum theory

A votre avis, qu’ont en commun les films suivants (parmi bien d’autres possibles) : Batman, Retour vers le futur , Duel, Mad Max et la Belle Américaine ? Hum ? …

Facile, la voiture ! Elle est au cœur même de l’intrigue de nombreux longs-métrages, et par extension les séries, essentiellement US, n’échappent pas au phénomène …

Mais évacuons de suite notre conception hexagonale des choses face au véhicule automobile, encore appelée « bagnole, caisse, tire… » par nos plus éminents spécialistes en linguistique sociétale (oui, alors … quand je dis « notre conception», je sais bien que je vous inclus sans rien vous avoir demandé, mais qui ne dit mot consent, hein? Et comme personne n’a émis la moindre objection quand j’ai écrit ces lignes, j’en ai donc conclu que nous étions d’accord, cqfd.)

Pour nous, en France, une voiture est un moyen de locomotion qui nous permet d’aller d’un point A à un point B, en essayant de ne pas trop perdre de temps et de ne pas consommer trop d’essence, parce que bon sang, ça coûte la blinde de rouler depuis le choc pétrolier, même en diesel !! Alors dans nos fictions télévisées, vu que nos scénaristes sont dépressifs et mal nourris (donc un peu dans l’air du temps finalement) c’est toujours la même chose : la voiture, c’est sans intérêt narratif. D’ailleurs vérifiez par vous-mêmes : les réalisateurs français ne savent jamais comment filmer une voiture quand il y a de loin en loin une scène motorisée. Ca les em…nuie, ils ne savent pas faire. Alors ils torchent ça vite fait mal fait.

On veut bien concéder un plan où le héros monte dedans, un autre où il en sort, parfois on colle une caméra sur le capot, en oubliant de dire à l’acteur qui conduit de regarder la route de temps en temps, pour faire un peu réaliste, mais c’est pas facile vu qu’en même temps on lui fait dire des répliques à rallonge qui supposent un minimum d’échanges de regards avec le passager avant … Et puis c’est tout. Même dans l’excellente (mais inégale) série de Canal, Engrenages, les flics roulent en bagnoles trop banales à force d’être banalisées : on monte vite, on claque les portières pour montrer qu’on est au taquet, on freine fort (enfin comme on peut, parce qu’une Peugeot, c’est pas rodéo, hein ? et puis on sait jamais, déjà que la production douille un max en assurance auto, manquerait plus de faire un semblant de vrai dérapage qui pourrait faire sauter la franchise pour réparer la peinture un peu éraflée par un vil petit caillou pointu…). On n’a jamais les mêmes caisses, impossible de s’attacher, en plus elles ont toujours des couleurs tristounes, plus raccord avec les trottoirs gris de Paris qu’avec le soleil de Toulouse … Bref, on s’en tamponne sévère de la bagnole : le héros se suffit à lui-même, son intuition, son courage, sa violence, tout cela c’est intériorisé.

Humains d’un côté, machines de l’autre.

Seules exceptions notables : Braquo (série Canal) et Borgen (série Arte). La 1ère est devenue bonne dès la saison 2, grâce à Abdel Raoul Dafri qui a repris les choses en mains (mais si ! vous le connaissez, Un prophète d’Audiard, c’est lui !). Et là, on a un vague essai d’introduire une voiture reconnaissable, la bande de flics véreux récupère une Porsche Cayenne et ne s’en sépare plus (donc sous-entendu : ils aiment la puissance, la vitesse, le luxe). Après, se contenter de juste faire rouler des fonctionnaires de police dans un 4/4 allemand ne suffit pas à en faire de vrais rebelles (et Jean-Hugues Anglade est aussi crédible au volant de ce bijou que moi au volant d’une Citroën AX … et je sais de quoi je parle, hein ? J’ai dû en supporter une pendant des années, ça m’a coûté la blinde en psy après coup !). Donc seul essai bien timide chez les Français.

Et du côté des Vikings (encore appelé « Danois » mais j’évite cette appellation car à chaque fois surgit dans ma tête l’image d’un grand chien à l’air benêt), avec l’incroyable série Borgen, ils sont plus malins : avant d’accéder au pouvoir, on voit l’héroïne Birgit Nyborg aller bosser en vélo (la monture écolo qui fait rire dans une série …), et ensuite elle ne quitte plus les grosses limousines noires de son ministère, surtout quand elle doit prendre des décisions tactiquement cool mais moralement indéfendables. Le message est un poil simpliste mais renforce inconsciemment ce que l’on voit apparaître au fil des saisons : une femme aux idéaux purs se transforme peu à peu en animal politique cynique et sans pitié, et sa « monture » est l’un des symptômes visibles de ce basculement vers le côté obscur.

Les Américains, eux, ont une approche totalement différente. Habitant un pays jeune et gigantesque, ils se rêvent encore en selle en train de coloniser les terres indiennes. Bien sûr, dans mon précédent papier, je parlais de cette tendance à se recroqueviller sur les grandes cités-états, mais dans la panoplie du héros US, la monture exceptionnelle est encore nécessaire. Elle incarne la force mais aussi et surtout une notion fondamentale au pays du coca / burger : la sacro-sainte liberté ! De plus, comme ce pays domine technologiquement le monde, on n’ignore rien de leurs goûts pour les machines puissantes, que ce soit sur terre, sur mer, sous la mer, dans les airs, dans l’espace…

D’où ma brève de canapé du jour : de nombreuses séries américaines mettent en scène des montures, animales, mécaniques, biomécaniques, spatiales … et ce n’est jamais anodin.

Il y a 50 ans surgissait sur les petits écrans un policier inclassable, branquignole de génie, fantasque comme un épagneul et hargneux comme un pitbull : Columbo. Pas la peine d’en dire plus, tout le monde sait qui il est. Oui, mais sa bagnole ? Pourquoi une Peugeot 403 cabriolet ? Oui, alors qu’à cette époque, tous les flics de série ont une bonne grosse Chevrolet énorme et que c’est made in USA ? C’est simple : ce mec est un Ovni chez les flics, il roule donc dans une bagnole exotique, improbable… et française. Jamais Columbo n’a fait la moindre poursuite en voiture pour arrêter quelqu’un, il pourrait mener toutes ses enquêtes en prenant le bus que ça irait aussi bien, mais sa voiture est importante car elle renforce l’image que l’on se fait de lui : il n’est pas comme tout le monde. Et quand vous prenez aujourd’hui le héros de la série « Mentalist », dans quoi roule-t-il ? Une bonne vieille Citroën DS, une bagnole exotique, improbable… et française, la soucoupe volante du Général de Gaulle. Et pourquoi ? Pour dire une fois encore : « notre personnage est plus trouble et complexe qu’il n’y paraît ». (d’ailleurs, Giles, de Buffy contre les vampires, roule aussi dans une DS, mais là c’est plus pour le côté ringard du personnage, et c’est un Anglais aux USA, donc décalé par nature…).

Mais le véhicule est parfois bien plus qu’un simple accessoire utilisé pour accentuer le caractère du personnage, il peut être aussi un compagnon précieux. On peut même y voir une réécriture de la théorie de l’évolution de Darwin, mâtinée de SF, of course. Je m’explique.

Au départ, on a le véhicule animal : Tornado, le pote à Zorro ! L’ancêtre de la voiture, mais quand même, il va plus vite que les autres, se montre plus endurant, plus malin… bref, il sauve les miches du bellâtre à moustaches à chaque épisode, ou quasi.

Ensuite, on passe aux voitures « classiques » qui donnent le ton de la série : La Ford Grand Torino rouge tomate de Starsky et Hutch, Général Lee dans Shérif, fais moi peur ! , le pick up indestructible de l’homme qui tombe à pic, le van noir de Barracuda dans Agence tous risques … Voilà des séries basiques qui auraient eu beaucoup moins de sel sans un véhicule attitré (d’ailleurs, quand j’étais môme, les rares épisodes où la voiture de Starsky allait en révision chez le garagiste et que l’on ne voyait que la vieille caisse beige de Hutch, et bien ces épisodes me semblaient toujours moins bons, étonnant non ?). Ces voitures apportent en effet un gros plus « affectif ».

Mais plus on avance, plus ces voitures deviennent uniques, au point parfois d’avoir leur propre histoire, leur background narratif, et certains épisodes tournent autour uniquement de ces belles mécaniques : elles deviennent pleinement des personnages, elles sont donc carrément intégrées dans la bible originelle (pour les néophytes, il s’agit du dossier qui pose toutes les bases importantes d’une série : note d’intention, pitch, fiches persos, décors … Et un pilote dialogué. Le scénariste qui vend une bible à une société de production touche un petit pourcentage sur chaque épisode diffusé, même s’il n’a pas écrit un seul scénario à part le pilote. Fermons cette parenthèse si vous le voulez bien, je parlerai peut-être un jour du chemin de croix de la vie des scénaristes, mais revenons à nos voitures…).

Donc des voitures qui ont une « vie », ou du moins une réelle importance dans l’histoire ? Eh oui, pensez à la Ferrari 308GTS de Magnum le moustachu à casquette, les deux Ferrari de Sonny Crocket de Miami Vice (une fausse Daytona noire cabriolet puis une Testarossa blanche, et pour la petite histoire à l’époque la marque italienne avait vu rouge à cause de l’emploi d’une vulgaire réplique de leur bijou, elle a donc négocié sa destruction dans un épisode incroyable, pour refiler à la prod, et gratuitement, 2 Testarossa blanches pour les tournages suivants… je sais, tout le monde s’en fout, mais il est bon parfois de prendre un peu de hauteur sur des problèmes anodins…et quand la Daytona a explosé, le héros en a fait tomber ses Ray ban et on a vu Don Jonhson jouer l’émotion avec une justesse qu’il n’atteindra jamais plus. Du Roméo et Juliette presque, on a les prémisses d’un Her, héhéhé …), l’Impala de Supernatural, ou encore la horde sauvage des Harley Davidson des bad guys de Sons of Anarchy (oui, là ce sont des motos, certes, mais qu’est-ce qu’une moto si ce n’est une voiture à deux roues… Par contre mettez ce gang de gros bras dans des pick up à la noix, et on n’a plus qu’une bande de culs-terreux qui trafiquent des flingues, ce qui aux USA n’est pas plus grave que de vendre de faux calendriers de la Poste par chez nous), etc etc …

Mais l’évolution s’emballe, et on voit peu à peu le grand plan étasunien se mettre en place: la voiture est notre amie, et un jour nous aurons, ou nous serons, des êtres hybrides destinés à voyager encore plus loin, encore plus vite …

Comment ça je délire ? Dîtes plutôt ça au gars qui a eu l’idée saugrenue d’inventer K2000 ! Bien sûr, je parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, c’est pour ça qu’ils ont décidé ces ahuris de faire un remake de la série, et oui ! Je parlais il y a peu du reboot de Super Jaimie, et bien le résultat est du même acabit : affligeant. Mais en même temps, la série-source était déjà elle-même moisie, et l’histoire de la télévision ne retiendra finalement que deux choses : 1/ on a beau mettre une lampe à led rouge sur l’avant de sa voiture, ça ne fait jamais aussi classe que sur le casque d’un Cylon, et 2/ il y avait un acteur caché sous un gros brushing capillaire, mais plus moyen de savoir qui était ce type… Donc la voiture-robot des années 80, faut oublier.

Par contre la SF a repris l’idée du véhicule qui évolue, et cela donne deux choses très intéressantes, et assez dérangeantes aussi : Battlestar Galactica et Farscape. Deux très bonnes séries de space opera, et des vaisseaux vivants ! Dans un épisode de toute beauté de Battlestar, la belle Starbuck doit s’enfuir d’une planète où elle s’est écrasée pour rejoindre les siens. Pas de problème, vu qu’elle trouve pas loin de là le cadavre encore fumant d’un chasseur Cylon qu’elle a abattu elle-même d’un tir en pleine « tête ». Elle ouvre la carlingue, et ô stupeur, sous le métal, c’est rempli d’organes tout mous! Que fait-elle ? Elle ne se démonte pas, et non ! Elle se faufile dedans, elle se met un bout de trachée de la bestiole dans sa propre gorge pour respirer, elle enfonce ses pieds et ses mains dans les organes vitaux, et hop, elle s’envole en ne faisant plus qu’un avec la machine bestiale … Pour Farscape, c’est encore mieux : Moya (donc déjà, elle a un nom) est un vaisseau femelle « bio-mécanoïde » (dixit le 1er épisode), qui transporte dans son corps creux pas mal de monde, elle tombe enceinte et va donner la vie à Talyn, un chouette petit vaisseau facétieux qui sort du ventre de sa maman avec plein de canons laser déjà opérationnels ! Ben je vous jure qu’avec l’épisode de l’accouchement, j’en menais pas large, j’étais même carrément tendu car c’était un accouchement par césarienne ! Oui, vous avez bien lu : des scénaristes n’ont eu peur de rien, et ils ont réussi à emmener leur public vers un truc qui, a priori, semble d’une grande débilité, alors que c’est tout le contraire quand on suit assidûment cette histoire ! Plus largement, pour être un grand fan de cette série, je vous jure que ces épisodes où l’histoire de la machine prend le pas sur celles des héros humains sont souvent bien plus palpitants, car plus anxiogènes et mieux écrits.

Ainsi ces voitures du futur (ben oui, rouler ou voler, fondamentalement, c’est kif kif dans une histoire …) ne parlent pas, mais voyagent, se battent, souffrent, sauvent, meurent, ou donnent la vie … Et la boucle est bouclée : les séries américaines nous amènent peu à peu, au fil des années, à accepter, voire à réclamer, un futur technophile, où la machine supplantera le chien dans l’amitié. On sent même parfois le souffle du transhumanisme d’un Terminator pacifié, et pour les Ricains, cet homo superior sera à la fois homme et machine et se déplacera encore plus vite, encore plus loin et il a déjà un nom : Iron man. Hein, quoi, kékidit ??

Mais ce n’est pas moi qui le dis, c’est leur leader lui-même qui l’a déclaré, à moitié goguenard, il y a quelques mois, en dévoilant, après des années de déni, l’objet des recherches militaires high-tech sur les exosquelettes de combat: « Nous sommes en train de construire Iron man » (Barrack Obama).

Alors mon seul problème, en tant que sériphile, c’est qu’avant de voir des séries sentimentales, comiques ou policières tout en finesse, avec des cyborgs ou des robots à la Real humans (série Arte), je pense qu’on va d’abord bien nous vendre cette idée à travers des histoires débiles et violentes où le héros aura plus la jugeote d’un Judge Dredd que d’un Columbo.

Et on en viendra peut-être à regretter le fauteuil roulant de l’homme de fer

Bertrand Crapez