Le monde selon mon canapé : Plus c'est court, plus c'est bon !

Le monde selon mon canapé : Plus c’est court, plus c’est bon !

C’est un fait, on n’a pas tous la chance d’habiter à Calais (ou sur les côtes du Nord – Pas – de – Calais en général …). Pourquoi vous riez ? Taratata …

Moi qui ai un peu vécu par là-bas, il y a 20 ans, je ne m’ennuyais jamais le soir après le boulot ou le week end : je voyais mes potes tous les jours, et soit on éclusait méthodiquement les bars du port, soit on faisait de longues balades revigorantes sur les gigantesques plages polaires de sable d’or, soit on faisait du char à voile (et il m’arrivait de finir aux urgences, car conduire un char à toute blinde et bourré en déclamant du Baudelaire, ça peut entraîner des gamelles homériques, certes …). « C’était mieux avant, on savait s’amuser avec un rien … ! », ça pourrait être donc ça le message du jour, c’est vrai. Mais on connaît tous par cœur la chanson, entendue chez ces vieux sages qui l’avaient entendue eux-mêmes de leurs propres ascendants …

Toujours est – il qu’aujourd’hui, nous sommes pour la plupart (ou tous) des citadins, ou nous avons tous des vies et des loisirs de citadins coupés de Mère Nature et de papa bistrot : quand on rentre du boulot, on est crevés, et on doit encore s’occuper de la maison, des enfants, de la bouffe, des lessives en retard, du lave – vaisselle qui refuse de se vider tout seul, du robot – aspirateur devenu asthmatique  à force de passer derrière le persan qui mue, répondre à des mails de boulot forcément urgents, penser à régler la cantine du chat et vider la litière des mômes, sortir dans la rue les poubelles du tri sélectif en espérant que les éboueurs ne verront pas qu’on a triché en mettant par mégarde les citrons moisis dans le compartiment « verre et plastique »,  commander pour la 3eme fois de la semaine des pizzas ou des sushis parce que là c’est trop court si on veut voir le Petit Journal à l’heure …

Bref, on a souvent l’impression d’avoir des vies de con.

(Pour le manque de Nature, certains comme moi ont quand même trouvé la parade : regarder sur le web Man versus Wild. C’est chouette, on voit de vrais morceaux de nature, et ça vous fait économiser un repas pour toute la famille, étant donné que ça coupe l’appétit direct.)

Mais même si nous sommes hyper pressés et giga crevés, nous sommes aussi un minimum éduqués, notre cerveau a besoin de sa soupape d’évasion, avec des séries qui proposent des histoires sympas, rapides et rigolotes (donc d’emblée on élimine le « robinet du vide » : Hélène et les garçons (malgré le vibrant plaidoyer ironique qu’en fit un jour Fabrice Luchini), et ses nombreuses déclinaisons anglo-saxonnes … pas de séries pour décérébrés).

Alors bien sûr, quand on est en soirée chez des amis, au boulot devant les collègues, en train d’écrire un papier pour un blog culturel, on se la pète un peu, on se montre sous son meilleur jour, on fait le paon, c’est humain : on ne parle que d’Arte, des Inrocks, du supplément week-end du Monde et des séries au souffle puissant, à l’intensité dramatique poignante, au sens caché et révélé seulement aux plus attentifs … On ne parle que des séries qui apportent un véritable plus culturel.
Ouais, ouais …
Mais le soir, loin des regards qui nous jugent, on s’en tape de la Culture avec un grand C. On est en survêt / marcel / chaussettes dans son canapé, un café dans une main, une plaque de Côte d’Or dans l’autre, et on se contrefout de la recherche du Saint Graal scénaristique. On veut juste souffler, ne penser à rien, se vider la tête et rire sans réfléchir (toute ressemblance avec un chroniqueur vivant ou ayant existé serait purement fortuite, évidemment).

Mais ça c’est facile quand on est célibataire, on gère ses petits plaisirs sériels sans avoir de compte à rendre à personne. Le problème c’est quand on a rencontré l’âme sœur, cela devient un peu plus compliqué, surtout les premiers mois de vie commune. On n’ose pas avouer tout de suite qu’on avait un peu bidouillé la vérité et que les belles envolées dans les bars branchouilles  du genre :
« Moi Twin Peaks c’est ma bible ! … Mad Men, mais Mad Men quoi, putain ! Tu connais pas ? Mais attends, c’est ZE série kiffable à mort ! Viens tout de suite chez moi, j’ai l’intégrale sur ma table de chevet, à côté de mon lit deux places dont je viens juste de changer les draps … »
(je précise que cette technique de drague intello n’a jamais été concluante pour l’auteur de ces lignes, je ne me sens donc en rien responsable des vents éventuels qui pourraient souffler sur vos vies si vous tentiez pareille approche …).

Ainsi donc, dans les premiers temps, tout le monde veut sauver les apparences, et c’est comme ça qu’au lieu de profiter d’un repos du cerveau bien mérité après une journée merdique au taf, on se tape The West Wing en VO que même un Ricain de base pige pas un mot sur deux,  Borgen  en VO Viking (sans compter la voix d’Arte juste avant qui te donne des envies de meurtre …) ou encore Ascension  parce que « c’est une uchronie dans la veine de l’œuvre de Philip K Dick ! » aurait dit Télérama, alors qu’une énième redif du South Park ou de Futurama, ça vous aurait nettement plus plu. Patience … Attendez le bon moment. Fatalement, un soir elle (ou il) rentrera tard, des valises sous les yeux. C’est là qu’il faut passer à l’attaque, sans une once de scrupule, mais tout en finesse … Banzaï ! Prenez un petit air contrit et dîtes les mots magiques :

- Ouh dis donc, t’as l’air crevé toi ! Bouge pas, je vais te faire à manger. Tu veux un apéro ? Si tu préfères, on se fait une série plus facile ce soir, si ça peut t’aider …

- T’es sûr ? Je dis pas non … C’est vrai, je suis un peu à plat, t’es vraiment un homme (ou une femme) extra de faire attention à moi comme ça ! Ça tombe bien, justement j’ai enregistré / téléchargé / emprunté à une copine / volé à la Fnac … (barrez les mentions inutiles) cette série …. blabla …

Bingo ! On peut enfin se reposer le cerveau, et ça ne vous aura coûté qu’une boîte de raviolis et un Martini blanc avec une rondelle de citron vert. Investissement mini, rentabilité maxi …

Donc pour ce nouveau tour de canapé, je vous propose un moment de décomplexion totale. Bienvenue dans le monde des petits plaisirs rapides et sans lendemain : les sitcoms, shortcoms et webséries que vous aimez, ou aimerez peut-être …

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Les sitcoms pour rire, il y en a plein !

Il suffit juste par exemple de regarder le Topito des 10 sitcoms les plus drôles pour ne pas avoir à se creuser la cervelle.
Si je prends seulement des « classiques » dans le genre : Friends, How I met your mother et The Big Bang theory, qu’est-ce qu’elles peuvent bien apporter qui expliquent leur succès planétaire ?

Plusieurs choses …

D’abord, le format de 20 minutes / épisode permet d’en regarder au moins trois à la suite et donne l’impression d’avoir eu une soirée riche en histoires ! Et comme cela, hop ! Après ce gavage sériel, on peut aller bouquiner au lit avec la douce impression qu’il est 2 heures du mat et qu’on a une vie hyper remplie, comme avant, quand on était étudiant et qu’on se couchait au lever du soleil … Ça vous rappelle quand vous faisiez des nuits complètes au ciné de la fac pour « la nuit des publivores », « l’intégrale de Tarentino » … alors qu’il est à peine onze heures du soir.

L’intérêt narratif ensuite : on peut prendre n’importe quel épisode de n’importe quelle saison d’une sitcom (diminutif de « comédie de situation » soit dit en passant, ce qui ne veut pas dire grand-chose …). On sait qui est qui, qui fait quoi, on a une tranche complète et finie de la vie de nos personnages aux personnalités non – évolutives. On croise des trentenaires urbains qui essaient de combiner épanouissement professionnel et vie amoureuse … Et moi, comme des millions d’autres, je suis (ou plutôt : j’étais …) le public tout désigné ! Face à des situations pas si éloignées que cela de nos propres vies, on voit des solutions ponctuelles, alternatives, idéalisées et schématisées, certes, mais que nous espérons quand même possibles au fond de nous. Alors oui, je suis d’accord, cette facilité des épisodes consommés au hasard finit toujours par s’estomper, un jour les scénaristes craquent (sous la pression de la production, faut pas rêver …) et parfois on commence à nous sortir de « grandes » histoires sous-jacentes, qui nous obligent à suivre certains épisodes dans l’ordre. C’est souvent plus mélo, plus gnan – gnan, et perso ça me soûle. C’est pourquoi, si vous êtes comme moi, je vous déconseille de regarder la dernière saison de How I met your mother, cela vous épargnera de gueuler comme des putois quand vous découvrirez comment « ils » ont osé flinguer les 9 saisons rien qu’avec le dernier épisode … Non, je ne dis rien, même si le monde des fans de série est au courant de ce qui s’est passé, je refuse le spoil (oui, j’aime beaucoup l’anglais, cette langue m’amuse : alors que nous, Français, devons élaborer patiemment de longues phrases agréables à l’œil et à l’oreille afin de faire saisir toute la subtilité d’un concept élaboré, nos charmants voisins se contentent d’éructer de drôles de borborygmes mono ou bi – syllabiques qui synthétisent l’étendue de leur pensée … Ainsi dans notre cas, ils ne disent pas : « je refuse de livrer des indices narratifs susceptibles de déflorer le mystère à propos de la fin d’un récit », non !  ils disent : « no spoil ». Sont – ils mignons ! Mais ne nous gaussons pas des mœurs linguistiques des tribus perdues sur leurs îles, j’imagine qu’ils doivent compenser  cette pauvreté du langage par une tradition culinaire supérieure à la nôtre … Quoi ? Pardon ? … Ah, on me parle de gelée au tilleul et de panse de mouton farcie d’un côté de l’Atlantique, de hamburger et de pop corn de l’autre … Bref, passons dans ce cas. laissons les gagner sur les séries, soyons beaux joueurs et fermons cette parenthèse).

Et enfin, avec les sitcoms, il y a un truc qui fait pousser des cris d’orfraie aux cultureux rarement culturistes (alors qu’un esprit sain dans un corps sain, c’est mieux ! voire : avoir un esprit sain dans un corps avec des seins ! Là c’est un fantasme de cinéphile, j’en veux pour preuve l’excellent film de Black Edwards Dans la peau d’une blonde, mais je m’égare …).
Mais quel est donc ce « truc » ?

Le rire en boîte.

Je m’explique. Je suis un fervent partisan de la pensée de Blaise Pascal, notre philosophe jésuite du 17eme qui disait: « l’homme n’est ni ange, ni bête ». Ce que je traduis par : des fois on a besoin d’être subtil, des fois … non.
Or le soir quand je suis avachi devant mon écran géant HD (pour plaire à mon regard endormi), avec mes 5 enceintes autour de moi (pour plaire à mes oreilles), dans mon grand canapé moelleux en cuir (pour plaire à mon postérieur délicat …), je suis bien content que le réalisateur de sitcom ait pensé à intégrer des rires enregistrés, bien gras, bien sonores (pour plaire à ma fainéantise) : je regarde une histoire drôle mais je suis crevé de ma journée, j’apprécie le comique de l’affaire, je ris intérieurement, et quelqu’un a été payé pour rire à ma place. C’est juste reposant, voilà …

Pour en finir avec les formats 20 min, et parce que je vous sens déçus de ne pas avoir eu vent de séries moins connues, intéressez – vous, juste par curiosité, à ces deux là : Better off Ted (une charge joyeusement méchante contre le monde l’entreprise, c’est bien barré) et une autre qui n’est pas une sitcom, mais a le même format : Blast. Une série française et fantastique, c’est très rare … (mais qui n’a pas du tout marché, dommage car elle avait quelque chose).

Shortcoms et pastilles (à croquer …)

Voilà des formats encore plus courts que l’on croise tous les jours sur nos écrans de télé. Pour info, une shortcom dure en gros 3 ou 4 minutes, une pastille c’est plutôt entre 30 secondes et une minute.

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Vous les connaissez aussi bien que moi, elles sont nombreuses : Kaamelott (je pourrai en parler des heures de cette série, mais fort heureusement Pierrette en a déjà parlé ici !), La minute vieille (sur Arte, de Fabrice Maruca, un copain d’enfance et en toute objectivité un excellent scénariste / réalisateur, ses courts – métrages sont des petits bijoux de drôlerie !), Les Parent (une série québécoise vraiment marrante, et pas que pour le français de Jacques Cartier …) Bref ! ( un Ovni chez Canal, et Kyan Khojandi a été très malin de ne faire qu’une saison, elle n’en a que plus de valeur), Caméra café, Un gars une fille, Scènes de ménage, Pep’s, Co ! …

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Pourquoi les aime – t – on tant ? Mais parce qu’elles offrent ce même petit plaisir instantané qu’on éprouve quand on regarde un clip musical, quand on lit la page 2 du Canard enchaîné, quand on lit un Calvin et Hobbes : on a un monde quasi instantané sous nos yeux, tout va très vite, comme une blague qu’on se raconte entre copains. C’est léger, gracieux et reposant. Et cela peut même vous éviter les longs tunnels de pub : tu attends le Petit Journal, tu as la nausée à l’idée de subir les pubs et en même temps tu as la flemme d’aller voir ailleurs en attendant ? Pas de problème, zappe sur la 6, fais-toi quelques Scènes de ménage en mettant Canal en petit écran muet en haut à droite, et voilà … Le court, ça offre de la légèreté, et ça fait aussi office d’enduit pour boucher le vide intersidéral publicitaire …

Webséries

Il y a encore moins de dix ans, quand vous disiez que vous regardiez des webséries, c’était comme avouer en public que vous préfériez lire des Harlequin plutôt que des Pléiade, ou fricoter avec les films de Marc Dorcel plutôt que ceux de François Truffaut. Ce n’était pas sérieux …
Mais il faut bien comprendre une chose, la websérie est devenue pour les productions TV ce que l’autoédition en format numérique est à Gallimard : un énorme pied de nez aux puissants!

Pas besoin que l’argent coule à flot, que des dizaines d’intermédiaires donnent leur avis sans intérêt et se sucrent au passage, pas besoin de s’aplatir devant un diffuseur radin qui fait sa mijaurée derrière des pudeurs hypocrites, pas besoin d’avoir un paquet de diplômes de la Femis, de l’ENS Louis Lumière, l’INA Sup et j’en passe pour avoir le droit d’écrire un scénar et de toucher à une caméra, pas besoin d’avoir suivi les cours Florent pour donner la réplique … Non !
Alors bien sûr que c’est encore le farwest dans la production de séries diffusées uniquement sur le web, on a le pire et le meilleur  (mais à la télé aussi, hein ?)
Alors pour être raccord avec cet aspect des choses, je vais vous laisser taper comme des grands « websérie » sur Youtube (ou scruter les programmes de la chaîne NoLife) et vous allez devoir chercher par vous-mêmes, voir ce qui vous plaît, ou non. Mais soyez sûrs d’une chose : du talent, il y en a, et pas qu’un peu !

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Mais bon, je vous en donne 5 quand même, à titre d’exemples : DRH, Le Visiteur du futur ( au début 3 copains, 2 décors, 1 caméra … maintenant il y a 4 saisons, et le puissant groupe d’Ankama est venu les épauler), Meufisme (le pendant féminin de Bref !, et comme par hasard Canal a recruté il y a peu cette équipe pour le Grand Journal …), Le Donjon de Naheulbeuk (oui oui, je mets ça en websérie, c’est une série pour aveugle si vous voulez, ou pour partir en vacances en voiture, mais c’est tout simplement : ENORME ! sans parler du Naheulband qui propose 4 albums des chansons qui complètent les saisons …) et enfin l’incroyable, le formidable : Noob (il y a 7 ans c’étaient juste des copains qui tournaient avec 3 francs six sous, qui aimaient les jeux de rôle, qui inventaient leur propre MMORPG imaginaire avec deux draps et une épée en bois … et aujourd’hui ? 5 saisons, 3 long – métrages, 9 BD, des dizaines d’acteurs, une ligne de goodies, le crowfunding le plus important jamais levé pour une création audiovisuelle en Europe …). Il existe un monde parallèle aussi dans celui des séries, la vérité est ailleurs !

noob

Et je conclurai par un petit bonus … ma recette d’une soirée réussie !

Etre sériphile, c’est comme pratiquer un sport de haut niveau : cela demande de l’endurance, de la ténacité et de l’esprit tactique, sinon on risque le burn out. Cette boulimie d’images, il faut savoir la gérer avec intelligence, même quand on rentre de sa journée de boulot et qu’on est crevé, même si on préférerait choisir la facilité et aller lire « les Essais » de Montaigne, parce que ça, on connaît et que c’est plus facile. Taratata. Non.

Résistez à la facilité et faites comme moi, dosez votre soirée canapé :

Commencez toujours par un short, un Kaamelott ou deux par exemple, ça décrasse bien, juste après, faites vous un bon café et embrayez aussitôt par un Big Bang Theory (non pas deux, un seul !). Faites ensuite une courte pause devant votre page FB, fumez vous une ‘tite clope s’il le faut et hop ! un épisode d’une série facile, au choix : Ally mc beal, Castle, Eurêka, Terra Nova, Buffy contre les vampiresTrue Blood , Bones , Dead like me, Justified, Supernatural, Vikings … et SEULEMENT APRES votre cerveau est capable de supporter la charge de séries au souffle puissant comme The Wire, True Detective, Mad men, les Soprano

Les séries courtes, pour moi, c’est mieux en entrée. Après, passer une soirée remplie uniquement de courts, c’est comme ne manger que des chips et des apéricubes le soir avec sa bière, sans rien d’autre : un apéro qui s’éternise, c’est bien, mais une fois de temps en temps …

Bertrand Crapez