La chronique de l'invité du mois : Meek's Cutoff

La chronique de l’invité du mois : Meek’s Cutoff

Meek’s Cutoff ou pourquoi il faut bien organiser un long voyage.

Sorti en 2010, Meek’s Cutoff (La dernière piste) de Kelly Reichardt se présente comme un véritable ovni du genre Western. Il détient de nombreux éléments originaux, tout en restant à la fois très réaliste et contemplatif. Mais tout cela vous sera décrit petit à petit dans le texte ci dessous !

Abordons tout d’abord l’aspect historique. L’action se déroule en 1845 en Oregon, dans la partie est occupée par un désert semi – aride. Le personnage de Meek fait référence au trappeur qui a guidé (et perdu) 200 chariots, emportant à peu près de 1000 colons sur des territoires inhabités. Le groupe du film est réduit à 3 chariots, 3 couples, un enfant et leur guide. En conséquence, l’effet de solitude est bien plus grand, notamment lorsqu’on constate le petit point que l’expédition représente  par rapport à l’immensité du désert. Dans la réalité, après avoir passé un temps surhumain sans eau et perdu leurs camarades (dont les tombes balisent la piste de l’Oregon encore aujourd’hui), les colons réussissent à sortir du désert et à survivre. La réalisatrice, elle, décide de laisser un voile sur le destin des personnages, renforçant notre frustration déjà bien présente dès le début du film.

Le film est d’un réalisme poignant. La façon dont les premiers colons vivaient et se déplaçaient y est très bien retracé, la réalisatrice montrant le quotidien de ces hommes et de ces femmes. On pourrait croire que filmer le quotidien des gens est barbant. Que nenni ! Il n’y a rien de mieux pour montrer au spectateur leurs difficultés et pour s’attacher à eux au fur et à mesure qu’ils avancent. Ainsi la frustration va gagner du terrain au fur et à mesure de l’avancée du convoi: l’eau doit être économisée au point de ne plus pouvoir faire la vaisselle voire ou d’en donner aux animaux, les quelques fusils possédés mettent environs 45 secondes à se recharger (j’ai compté, c’est du concret).

Le personnage de Meek se dévoile petit à petit, se vantant de ses expériences en tant que trappeur, racontant d’innombrables histoires, parfois effrayantes (et probablement vraies, mais le personnage à l’air de se vanter de connaître tant de choses). Ajoutez à cela un indien Paiute sorti de nulle part venant saluer les colons et qui paniquent devant cette apparition (n’oublions pas, ils sont sans doute les premiers à passer dans cette région).

Le film laisse ainsi une grande part de mystère sur pas mal de points, ce qui touche autant les personnages que nous. Lors de leur progression, ils arrivent à capturer l’indien. C’est bien dommage, il a l’air presque aussi perdu qu’eux et en plus, on ne comprend rien à ce qu’il dit. La tension est à son comble, notamment lorsque l’indien laisse derrière lui des dessins gravés sur des rochers ou lorsque l’expédition croise plusieurs symboles autochtones conduisant les colons à penser qu’ils sont suivis et vont se faire massacrer. C’est dans cette exploitation de l’inconnu que le film est un chef d’œuvre. L’action ne se concentre que sur les chariots, le spectateur est un colon. Même lorsque les hommes partent explorer le lieu ou que Meek et un des colons vont chasser l’indien pour l’empêcher de prévenir ses petits copains, la caméra garde une vue plus ou moins éloignée sur le convoi. Le reste de l’action est inconnue, tout autant que la direction prise par les malheureux d’ailleurs. Ils sont complètement perdus.

Mais tout est – il sans espoir dans cet environnement cruel ? Et bien oui et non. La réalisatrice montre l’évolution de la situation, avec le manque d’eau, l’affaiblissement des personnages, la panique qui les gagnent un à un. Nous avons même droit à de faux espoirs et à de forts moment de frustration mais je ne vais pas vous spoiler, vous les découvrirez au moment du visionnage !

Je vous en donne un exemple: à un moment, un des colons trouve de l’or, à priori beaucoup, beaucoup d’or ( » on n’a qu’à se baisser pour en ramasser « ). Seulement,  » l’or ne se boit pas « . L’expédition laisse donc derrière le trésor, avec pour seule indication un bout de bois planté dans le sol.

Parlons un peu des espoirs maintenant. Ils sont incarnés par l’indien dont les paroles bien que mystérieuses font ressortir une forme de poésie très apaisante. De plus il est habitué à ces contrées, au point où l’expédition est forcée de le suivre. Meek lui même va reconnaître que le destin du convoi est entre les mains de l’indien. Il est expérimenté (dans la scène où l’on voit son visage, il se baisse pour se mettre à l’ombre d’un cheval et se protéger du soleil). Même si il a l’air de laisser des traces un peu partout, ce qui panique les colons, il représente une des rares traces de vie dans l’immensité du désert.

Pourquoi faut – il voir ce film ? Parce que la musique est tout simplement magnifique, parfaitement en phase avec l’image. Parce que c’est le genre de long – métrage qui ne vieillira pas. La solitude, l’inconnu et l’exploration sont des thèmes abordables en tout temps. Comme il est dit dans Interstellar,  » nous sommes des explorateurs « . L’exploitation du lieu, de la situation et de l’histoire est parfaitement maîtrisée, malgré un film contemplatif, le suspens est maintenu et le spectateur retient son constamment son souffle.

En cela Meek’s cutoff est très semblable à un film dont Pierrette (que je remercie humblement pour l’invitation) nous a parlé et qui est sorti récemment : Jauja. Si vous avez aimé ce dernier, vous êtes assuré d’aimer le film de Kelly Reichardt. Un film qui vous marquera et vous donnera grand soif !

Guillaume Revert