Le monde selon mon canapé : Les poupées russes

Le monde selon mon canapé : Les poupées russes

Mai, joli moi de Mai,

Mets tes mets sur les mains de maman,
Même si elle émet comme mémé
Ces mots émus : « M’aimer en mai
Me met en émoi, non mais ! »

Relisez encore une fois cette strophe je vous prie, lentement cette fois, en respirant profondément … Oui, voilà, c’est bien … (une 3ème fois si c’est nécessaire, hein ? soyez pas radin de votre temps bon sang !). C’est bon pour tout le monde ? OK.

Donc nous sommes bien d’accord,  ce poème ne veut strictement rien dire.

Et alors ?

Si vous êtes venus jusqu’ici, sur ce site, c’est que vous attendez, vous recherchez, consciemment ou non, des choses intéressantes, drôles, décalées, subtiles et intelligentes… Et là, paf ! Votre inconscient, en lisant les premiers mots « Mai, joli mois de mai … », a tout de suite voulu croire que c’était un morceau de culture, de la vraie, de la non coupée. De la bonne, quoi !

Alors sans trop réfléchir (vu que tout cela s’est déroulé à la vitesse de l’électricité qui parcourent vos neurones, synapses et autres axones, ne l’oublions pas …), votre inconscient disais – je est tout de suite allé farfouiller dans votre vieux fichier mental « Souvenirs du lycée », et vous avez retrouvé non sans mal le sous-fichier « Poètes emmerdants croisés en 1ère pour ne pas me planter au bac français » (rangé lui – même à côté des sous – fichiers « bitures avec les copains », « Mes meilleures copines pour la vie qu’on s’est pas revues depuis 15 ans » et le fameux « Caro, la pétasse qui m’avait piqué mon mec en Terminale, mais lui on ne sait plus son nom » …).
OK, vous avez enfin le bon fichier en main, vous l’ouvrez et là vous vous dîtes :
« WTF ??? C’est un fake ! » (oui, vous parlez comme ça maintenant devant vos ados d’enfants vampiriques, de peur d’être traités de has been, ce que vous êtes néanmoins à leurs yeux, quoi que vous fassiez, il est temps de regarder la vérité en face ne croyez – vous pas ?)
Revenons à votre cri de stupeur svp : « What The Fuck ! », disiez-vous … Ca commence comme de l’Apollinaire avant sa trépanation, ensuite ça prend la couleur d’un Mallarmé hermétique, mais vous avez réalisé au bout de deux secondes que c’est juste de la poésie dite « nawak » (aucun lien avec une ancienne tribu nord-américaine …).
C’est donc du gros n’importe quoi en fin de compte. Ça ressemble de loin, ça a vaguement la couleur, mais ça n’a pas le même goût … Ça ne vous rappelle rien ?
Et ouais, voilà … Aujourd’hui mon canapé vous emmène faire un drôle de voyage : on attache sa ceinture, on remonte sa tablette ! Allons tous vers le pays du Canadra Dry des prod télé, le monde magique des séries dérivées :
Spin – off land !

Hum, hum … j’ai l’impression que j’en ai déjà perdu quelques – uns en route là. Ah, on fait les malins quand il s’agit de dire what the fuck , fake, spoil, has been et autres anglicismes pré-pubères, mais quand ça devient sérieux, on décroche, hein ?

Allez, je suis bon prince, je vous fais un petit rappel utile pour cette chronique, mais c’est la dernière fois, soyons clairs ! Repeat after me :
Un spin – off (rien à voir avec les Spinal Tap …) est une série dérivée (en gros un perso secondaire d’une série monte en grade et obtient sa propre série avec le même personnage qui devient alors principal), alors qu’un cross – over est un épisode où se croisent deux séries distinctes (et où tout le monde cherche à tirer la couverture à soi).

Les vrais cross – over, je n’en parlerai pas vraiment, parce que c’est très rare, et que c’est juste un clin d’œil fait aux fans pour les remercier de leur fidélité. Qui se souvient qu’un jour Magnum (de la série éponyme donc …) a enquêté avec Miss Fletcher dans un épisode d’Arabesque ? (comme vous, quand j’ai découvert l’info, j’ai eu les mêmes mots : « SANS DECONNER ?? »). J’essaie juste d’imaginer la tête de Tom Selleck, alors au faîte de sa gloire, quand il a un jour reçu un coup de fil de son agent :

- Salut Tom, ça roule mec ? J’ai un plan pour doubler ton prochain cachet, t’en es ?
- Dis toujours …
- Tu vas faire un cross – over !
- Euh … C’est comme une sorte de course à pied, c’est ça ? Faut que je me rase ?
- Pas la peine, tu vas juste jouer dans Arabesque …
- WTF ???

 (Il paraît que c’est après cet épisode que Tom Selleck a accepté de jouer dans In and Out, préférant tabler sur son image d’icône gay plutôt que de passer pour un gérontophile honteux …)

Plus récemment, Eurêka et Warehouse 13 ont partagé un chouette épisode, d’autant plus improbable, et donc quand on y pense assez logique, car l’équipe des chasseurs de reliques magiques a dû épauler l’équipe des génies scientifiques ultra – rationnels. Episode plutôt jouissif donc quand on aime ces deux univers. Mais au moins ces deux exemples sont de vrais cross – over : deux univers différents, deux productions différentes, personne ne s’était jamais croisé avant. A la fin, tout le monde rentre chez soi et reprend sa petite vie, peinard …

Et il y a les faux cross – over, ceux qui sont en fait issus d’un spin – off antérieur, l’exemple le plus simple est peut-être les allers et retours des personnages de  Buffy et d’Angel dans leurs séries respectives du même nom (ouais, souvent les prods ne se cassent pas la tête pour appeler leurs séries et donnent juste le nom du héros. Le nom crée le monde … Ça rappelle un peu la Genèse non ?) : Ally Mc Beal, Buffy, Angel, Columbo, Magnum, Derrick, Rick Hunter

D’où le vrai sujet de ce papier : en quoi est – il intéressant de parler des spin – off en tant que tels ?
Oui, c’est vrai ça, pourquoi ostraciser une série au prétexte qu’elle n’est pas un produit 100% original ? Un spin – off c’est l’enfant tout mignon issu d’une parthénogenèse étonnante me direz – vous …C’est pas faux ! (comment ça vous ne pigez pas « parthénogenèse » ? Désolé, j’avais un pari à relever, je devais placer ça ou ornito … hornithoryn … ornytor … Bon, j’ai choisi l’autre comme vous pouvez le constater).

Bref, revenons à nos mous thons (rien à voir avec les seiches molles …) et interrogeons le concept même de spin – off.

« La Nature a horreur du vide ! » : quand un prod de série télé entend cette phrase, il l’interprète aussitôt comme : « Remplissons les trous narratifs, remplissons – nous les poches ! »
Le premier à avoir eu cette idée ce doit être celui de L’Homme qui valait 3 milliards (attention, c’est le titre en VF, il fallait donc comprendre à l’époque « L’homme qui valait 3 milliards d’anciens francs », ce qui tout de suite fait beaucoup moins de fric, et surtout cela nous ramène dans les années 70 avec notre grand-mère qui ne comptait qu’avec cette monnaie antédiluvienne et ne parlait qu’un patois édenté …).
Steve Austin est l’archétype du héros US : astronaute, mâchoire carrée, regard bleu acier, Lee Majors n’a pas été recruté pour son QI mais pour sa gueule. Il est le 1er transhumain des séries SF. Il court vite, il écrase les balles de tennis d’une main, il saute haut (mais toujours au ralenti et en faisant un vieux bruit de grincement de rouages rouillés …) et il voit hyper loin. La série marche bien. Mais les fils de pub ont un problème : on a beau vivre en 1976 avec la révolution sexuelle en marche, on n’en reste pas moins des gros phallocrates et la femme est d’abord une cible marketing, la fameuse « ménagère de moins de 50 ans » (sous – entendu : heureuse dans sa vie car elle n’a pas de travail rémunéré et donc de responsabilités, elle peut vivre oisivement en s’occupant juste du repassage, du ménage, de la bouffe, des courses, des mômes et attendre son dieu de mari qui rentre tard, puant le bourbon …). A cette brave mère de famille il faut une héroïne qui va lui permettre de vivre le grand frisson par procuration, sans la retarder dans son repassage des chemises de son dieu de mari … La solution ? Super Jaimie !

Cette série annonce les spin – off clones : une pâle copie de l’original. On reprend tous les ingrédients, mais un cran en dessous. Steve est astronaute ? Jaimie sera seulement parachutiste. Steve voit loin comme un aigle ? Jaimie entend tout, comme une taupe (et le problème c’est qu’il lui fallait toujours un méchant anglophone quand il dévoilait ses plans derrière le mur où elle était à chaque fois planquée, s’il avait parlé coréen ou en langage des signes, c’était mort …).
Ainsi idéologiquement parlant, Super Jaimie valant moins que les 3 milliards du mâle, cela signifie que les hommes étaient encore loin de vouloir discuter sur un pied d’égalité avec leurs femmes …

Et par la suite, même si cet aspect sexiste s’est estompé, le principe du clone affadi est resté pour pas mal de spin-off :

Xéna la guerrière est le pendant féminin d’Hercule, Madame Columbo je vous laisse deviner … (là j’aurais eu aussi beaucoup à dire, mais je préfère me taire …), Les Experts Miami / Les Experts Manhattan franchisés des Experts de Las Vegas, L’Immortelle spin – off d’Highlander (série elle-même issue des films avec Tarzan … euh pardon Christophe Lambert, pour plus d’infos sur les adaptations des films en séries voir chronique de mars), Angel pendant pâlot masculin de Buffy, Once upon a time in Wonderland issu de Once upon a time (que je conseille vivement par ailleurs …), les nombreux spin – off  issus du Star Trek de 1966: Next Generation, Entreprise, Voyager et Deep Space Nine (ouf …), Joey seul survivant des Friends
Ce genre de spin – off, même si certains demandent beaucoup de moyens, sont quand même des clones dans leur structure narrative, dans leurs fiches-personnages, dans leurs réalisations, leurs musiques, leurs ambiances … le tout souvent plus cheap, un cran en dessous … Mais pour les producteurs, c’est tout bénéf quand même : l’univers est déjà connu, attendu, voire plébiscité. C’est beaucoup moins casse – gueule que de lancer une nouvelle licence, la série originelle a déjà essuyé les plâtres et balisé le terrain. Ils savent donc que la saison 1 du spin – off va marcher du tonnerre de dieu, les DVD et autres produits dérivés (stylos, posters, agendas, figurines, BD …) vont bien se vendre.
Donc vous allez me dire que c’est une arnaque pure et simple ? Non, pas du tout, car pour danser il faut être deux (sauf pour faire la chenille, mais ça ne se danse qu’aux mariages trop arrosés, c’est donc encore plus épisodique qu’une série, CQFD). Le deuxième, c’est le public : il aime sa série, il l’a suivie pendant des années, et il sait qu’elle finira tôt ou tard. Alors, plutôt que de faire preuve de maturité et d’accepter de tourner la page, il demande à ce que ça continue encore un peu, même si la nouvelle soupe est plus fadasse. La production remplit donc un trou affectif tout en se remplissant les poches …

Mais attention, le public peut être bonne pâte, mais faut pas non plus trop le prendre pour un crétin, les producteurs d’How I met your mother en ont fait l’amère expérience : deux ans avant la fin de la série originelle les fans sont à cran, ils savent que la fin est proche, et on leur annonce ZE spin-off incroyable qui arrivera ensuite : How I met your dad !

Le principe est simple (et affligeant en soi) : on recommence tout depuis le début, mais cette fois du point de vue de la mère qui finira par rencontrer le futur père de ses enfants, avec elle aussi sa bande  de joyeux potes, sa vie de citadine américaine, ses galères, ses joies, ses amours … bref, du copié – collé version féminine. Tout allait bien jusqu’au dernier épisode d’How I met your mother (gaffe, là je spoile grave, fermez les yeux une ligne ou deux si vous ne voulez pas savoir) : on apprend qu’en fait … non, désolé, je ne peux pas le dire, c’est trop dur. On croit qu’on peut spoiler sans état d’âme, mais finalement, c’est trop immoral, et on fait marche arrière … Bon, dîtes-vous seulement qu’ils ont fait quelque chose de très moche, voilà.
En faisant ce choix tout moisi (oui, les scénaristes ont cru qu’ils seraient vus comme des artistes majeurs de cette manière, leurs fans les ont plutôt vus comme des trous du cul … choix artistique controversé donc dirons – nous … ), et bilan : face au tollé, ils ont bricolé à la va – vite une fin alternative plus raccord avec la série, mais trop tard, le mal était fait : plus personne ne voulait entendre parler d’eux, la prod a remballé son spin – off dans les cartons.

Maintenant venons – en enfin à ce qui fait qu’il est deux heures du matin et que malgré cela je veuille encore écrire cette chronique sur les spin – off : non ce ne sont pas les clones fadasses qui me gardent éveillé, si j’écris c’est pour vous parler des spin – off qui réussissent à s’affranchir de leur matrice. Les séries bis qui ont quasi autant de valeur que leur série d’origine.
Alors soyons honnêtes : il est assez difficile de dire qu’un spin – off aurait été aussi bon si la série d’origine n’avait pas existé. Non, c’est un fait : il y a toujours une série qui a posé un univers avant son spin – off, et tel Œdipe, certaines séries enfantées voudraient bien tuer le père si elles veulent régner …
Dans quel cadre spatio – temporel situer la série dérivée ? En même temps ? Juste après la fin du règne de la série – reine ? Avant, agissant de cette manière comme un préquel annonciateur de la suite ? Peu importe, cette fois, le spin-off refuse d’être un clone, il est au contraire conçu pour être la partie restée dans l’ombre mais que l’on sentait bien présente dans la série source : il est la pièce du puzzle indispensable qui manquait et qui parfois peut nous amener à revoir l’ensemble d’un autre œil.
Exemple simple de la simultanéité : Doctor Who, la grande série british qui a commencé en 1963 (ah ouais, quand même …) et qui est devenue une série hyper tendance depuis quelques années, une série foutraque, lumineuse, naïve et drôle, destinée aux enfants de tous âges, a accouché de sa némésis : Torchwood.

Ce  spin-off est au Dc Who ce que Dark Vador  est à Obi Wan : son côté sombre, froid et adulte. Le Docteur refuse toute vie sentimentale ? Le Capitaine est un bisexuel entreprenant. Le 1er abhorre la violence et refuse l’abus de pouvoir ? Le second ne vit que pour cela. Et toute l’ambiance des deux séries est à l’avenant. Le Capitaine est la face obscure d’un Docteur humain, trop humain …

Mais c’est dans l’antériorité que le spin – off trouve toute sa force et va trouver sa propre voix et voie, même si sa portée sera forcément amplifiée par ce que l’on sait de la suite.
Prenons Caprica, spin – off de Battlestar Galactica (série dont j’ai fait l’éloge il y a quelques chroniques de cela …) et qui se déroule bien avant tout cela. La question de cette série est moins de savoir qui a fait quoi, et pourquoi les hommes ont créé les Cylons (qui finiront par anéantir l’humanité), mais quelle était réellement la vie politique, mystique, affective, familiale … des hommes avant leur chute ? Comment vivaient – ils entre eux et est – ce – que cette catastrophe n’était pas finalement évitable ? Cette série, avec tous ses défauts, j’en conviens, a alors pu montrer à travers une histoire complexe les affres du hasard et de la liberté de choix, alors que Battlestar Galactica n’est traversée que de son contraire : le destin implacable qui balaie l’idée même de choix fondamental. Dans Caprica, les hommes ont encore ce choix, peut – être que l’on peut toujours déjouer les plans de cette fatalité qui semble si fragile à bien y regarder. Et en combinant ces deux séries très différentes, on obtient une sorte de gigantesque parabole pré – biblique (oui, pour ceux qui l’ignorent, cette saga se passe bien avant notre ère, et pourtant nous lui sommes liés …)

Un autre exemple d’une série cette fois que je n’ai pas encore vue (car pas encore diffusée, prévue pour 2015) mais je crois en elle: Fear the walking dead, dérivé de la série zombiesque et cauchemardesque : The walking dead.

Elle va boucher un « trou » narratif très intéressant pour les amateurs de cette série car elle va remplir cette énorme ellipse que représentent les 6 mois de coma de Rick. En résumé, pour ceux qui ne voient pas de quoi je parle, le héros est blessé et est hospitalisé, inconscient pendant des mois. Il finit par se réveiller, tout le monde a disparu, il y a des zombies partout. La catastrophe a déjà eu lieu, il doit prendre le monde tel qu’il est devenu et puis basta ! On ne saura jamais ce qui s’est passé réellement, l’urgence n’est pas le passé mais le présent. Ce spin-off  sera donc très attendu : on y verra le début de la fin de notre monde avec des personnages inédits, tout en sachant que cela annoncera le début du monde suivant, celui des survivants et des zombies. On verra bien ce que cela donne, mais le courage de refuser le clonage est bien là, même si les séries de survivalistes sont légion et qu’il n’est pas facile de se faire une place au soleil sur ce créneau : Jéricho, Lost, Falling Skies

Et reste mon coup de cœur du mois : Better call Saul. Le spin off de Breaking Bad, considérée à raison comme l’une des meilleures séries de tous les temps. Rien qu’en disant cela, on se dit que sa série dérivée est condamnée d’avance : comment vivre dans l’ombre d’un géant ? Pourquoi vouloir rajouter une pièce à une œuvre que tout le monde trouve parfaite ? C’est idiot, non ?
C’est ce que je pensais, et j’avais tort.
J’ai vu toute la saison 1 pour information, donc je vous préviens : pas le choix, je vais déflorer le mystère en partie. A vous de voir si vous restez… (mais oui, je le sais bien que vous allez rester, je fais pareil dans ce genre de situation : je gueule comme un putois, je me lève furax, je tourne autour de mon ordi comme un lion en cage, je vais fumer une cigarette dans le jardin pour me détendre, puis je fais semblant de regarder mes mails, mais finalement je finis par lire la fin d’un article commencé, c’est comme ça …)

Cette fois il faut avoir vu la série source avant, c’est indispensable. Ces deux séries sont consubstantielles : elles s’éclairent mutuellement. D’ailleurs les premières minutes du premier épisode de Better … ne sont destinées qu’à ces spectateurs avertis : on apprend ce qui est arrivé à Saul Goodman après la mort de qui vous savez … Et seulement après toute la saison une est un seul et même grand flash-back : 6 ans avant sa rencontre avec Walter White, comment Jimmy Mc Gill est-il devenu l’avocat improbable Saul Goodman ?

Quand j’ai découvert ce personnage la première fois, dans Breaking Bad, il était excessif, excentrique, utile à l’histoire, certes, mais jamais je n’aurais cru qu’avec un personnage aussi stéréotypé les scénaristes réussiraient à en faire quelqu’un de juste, complexe, attachant et surtout capable d’évoluer. Et pourtant il est resté un personnage secondaire, tapi dans l’ombre de Walter White, jusqu’au bout jouet entre les mains de ce mégalomane arrogant et assoiffé de pouvoir. Mais maintenant que j’ai vu la saison 1 de Better call Saul, je n’ai qu’une envie : revoir l’intégrale de Breaking Bad. Pourquoi ? Parce que je sais maintenant pourquoi Saul devait rester dans l’ombre et pourquoi il était meilleur que le fascinant Walter White.
Ils sont les faces de la même pièce, mais jamais ils ne s’en sont rendu compte, ni l’un ni l’autre. Tout les oppose : intelligence, chance, famille, sens moral … Une cliente résume bien ce que l’on pense tous de Jimmy « Saul » : « vous avez la tête d’un avocat qui ne défend que des coupables ! ». Walter, lui, est un saint, et on veut lui pardonner tout ce qu’il fait, en tout cas pendant quelques saisons. Mais pourquoi défendre Walter ? Il est et a toujours été en réalité Heisenberg, un génie du mal bouffi d’orgueil qui va s’élever en réalité, et non chuter, vers le monde du crime, car Walter est rongé de colère et de rancune. Il est un terrible hypocrite qui s’ignore, comme un agent dormant attendant son heure. Son cancer ne sera que le prétexte qu’il attend depuis des années pour enfin mettre à bas le mensonge de sa vie : il veut récupérer la fortune qu’il aurait dû avoir, se venger de la femme qui l’a trahi et surtout enfin se comporter comme un businessman implacable et violent. Jimmy, lui, est un gars qui ne cesse de vouloir se racheter, parce qu’il est foncièrement bon et altruiste, et c’est bien là son problème. Il va tomber dans le monde du crime sans plaisir, mais au moins il va essayer d’aider ceux qui l’accepteront enfin, sans chercher à le trahir comme le fera … non, allez, ça je ne peux pas le dire, révéler le cliffhanger de la fin de saison, ça ne se fait pas !
Toujours est-il que Better call Saul apporte un éclairage vraiment passionnant sur Breaking Bad, et je pense que la série source finira peut – être par apparaître aussi d’une certaine manière comme une sorte de dérivé de son propre spin off (c’est dire les espoirs que je mets dans cette série …)
Et le fait que Jimmy « Saul » finisse sa vie avec la tête qu’avait son tourmenteur au début de Breaking Bad (sur la photo Saul à gauche, Walter à droite) en dit long finalement sur son incroyable pouvoir d’empathie et d’abnégation : la boucle est bouclée, Saul rachètera les fautes de son double maléfique …

Donc croiser des séries entre elles, faire des suites ou des préquels, pourquoi pas ? Mais n’oubliez jamais une chose :

« Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse »

Alors, santé !

Bertrand Crapez